Coconstruire un cadre de référence pour mesurer l’impact de l’innovation sociale au Canada

14 juillet 2026

Problème

L’évaluation d’impact a longtemps été une source de tension pour les personnes qui pratiquent l’innovation sociale, souvent dans le contexte d’un des 50 laboratoires d’innovation sociale à travers le Canada. Les cadres les plus couramment utilisés pour mesurer l’impact ne sont pas conçus pour saisir la profondeur relationnelle avec les communautés impliquées, ainsi que la complexité et les horizons à long terme propres au travail des praticien-nes en innovation sociale. Le changement émerge d’abord de deux choses : les relations entre les acteurs concernés (laboratoires, bailleurs de fonds, communautés) et la manière dont les praticien-nes se situent face aux enjeux complexes qu’ils tentent de transformer. Résultat : les contributions les plus déterminantes demeurent invisibles, sous-valorisées, et donc difficiles à financer.

Rôle de la MIS

En partenariat avec Social Innovation Canada (SI Canada), la MIS a coconçu un cadre d’évaluation d’impact destiné aux praticien-nes d’innovation sociale canadiens, en s’appuyant sur une démarche participative en trois phases :

  • Découverte : entretiens avec des dirigeant-es de projets d’innovation sociale pour cartographier les pratiques de mesure actuelles et leurs limites.
  • Codesign : ateliers réunissant des leaders en innovation sociale au pays pour bâtir ensemble les indicateurs, les liens avec les Objectifs de développement durable de l’ONU (notamment l’ODD 10 sur les inégalités) et des recommandations de gouvernance.
  • Rédaction et validation : raffinement du cadre à partir des retours, suivi d’un webinaire de diffusion auprès d’une centaine de personnes à travers le Canada.

Huit laboratoires d’innovation sociale à travers le Canada ont contribué à la coconstruction de l’évaluation d’impact, qui sera testé dans une phase postérieure, soit le Winnipeg Boldness Project, du Manitoba, Energy Futures Lab et le Action Lab, tous deux de l’Alberta, le NouLAB, du Nouveau-Brunswick, le RADIUS, de la Colombie-Britannique, le Climate & Equity Lab et le Laboratoire en innovation ouverte (LLio) et collaborative, tous deux du Québec, et le Future of Hockey Lab, de la Nouvelle-Écosse.

Exemple concret  

Lors des ateliers, plusieurs leaders en innovation sociale ont nommé une même tension : qui porte, dans les faits, le fardeau de l’évaluation? La discussion a révélé que ce sont souvent les équipes de  praticien-nes elles-mêmes qui assument cette responsabilité, sans que les relations avec les communautés ou les bailleurs de fonds soient également mises à contribution dans le suivi du changement.

Solution

Ce cadre propose deux innovations principales.

D’abord, il considère le processus d’innovation sociale comme un processus de construction de connaissances impliquant différents acteurs de changement, soit les laboratoires, les communautés et les bailleurs de fonds. Plutôt que de mesurer des résultats isolés, le cadre place l’enjeu complexe lui-même au centre de l’évaluation. 

Ensuite, il part du constat qu’il est difficile pour les praticien-nes de raconter les impacts systémiques directement. Le cadre propose donc de raconter d’abord les changements dans les relations entre les acteurs : le changement systémique commence par le changement des relations.

Exemple concret 

Le Winnipeg Boldness Project a mené un processus d’innovation sociale autour d’un enjeu complexe : réduire le nombre de jours que les enfants autochtones passent en famille d’accueil, en accompagnant jusqu’à 200 futures mères autochtones par des soins de doula culturellement adaptés. Un prototype de formation de doulas autochtones, conçu par quatre femmes à partir de pratiques traditionnelles de naissance, a d’abord réuni douze futures doulas et douze familles au sein des réseaux communautaires du labo. Deux des conceptrices ont ensuite fondé un organisme à but non lucratif, Wiijii’idiwag Ikwewag, qui a établi un partenariat avec le Southern First Nations Network of Care et obtenu la première obligation à impact social du Manitoba, soit plus de 2,6 millions de dollars auprès de fondations majeures, pour déployer l’accompagnement à plus grande échelle. La logique était directe : un accompagnement à la naissance plus sécuritaire et mieux ancré culturellement renforce le lien mère-enfant dès le départ, diminuant les risques de retrait. Le projet visait une réduction de 5 jours; il a fait deux fois mieux. Ce changement systémique n’a été possible que parce que les relations entre les conceptrices, les familles, le réseau de soins et les bailleurs de fonds ont d’abord changé.

Le cadre s’articule ainsi autour de trois principes fondateurs (ancrage dans les pratiques relationnelles, concentration sur l’apprentissage, sens commun construit collectivement) et propose trois outils pratiques :

  • la cartographie des actifs (financiers, relationnels, d’expertise, d’accès structurel, décisionnels, de légitimité);
  • la matrice temps et échelle, pour situer les impacts dans le temps (maintenant/bientôt/plus tard), à différentes échelles (micro/méso/macro) et à différents moments;
  • la narration visuelle (cartographie narrative et storyboarding), pour rendre lisible le cheminement du changement.

Résultat

Le prototype de cadre a été livré par la Maison de l’innovation sociale à SI Canada et présenté à l’ensemble de l’écosystème lors d’un webinaire national réunissant une centaine de personnes. Le cadre coconstruit aide les praticien-nes en innovation sociale à traduire les changements observés et à mieux rendre compte de la complexité des impacts. Pensé comme une architecture vivante, destinée à évoluer par la pratique plutôt qu’à figer une méthode, le cadre vise à outiller les praticien-nes en innovation sociale pour rendre visibles les changements dans les pratiques relationnelles qui sous-tendent le changement systémique, et donne aux bailleurs de fonds de meilleurs repères pour comprendre et financer adéquatement ce type de travail.